Entretiens avec Marie-Gabrielle Bertran autour des guerres numériques contemporaines

Le Monde
16 octobre 2026

On pense souvent cyberattaques et manipulations de l’information comme deux phénomènes distincts. Pour Marie-Gabrielle Bertran, docteure de l’IFG, chercheuse postdoctorante au CIENS (ENS-PSL) et chercheuse associée GEODE, ils produisent le même effet : brouiller la perception de ceux qui les subissent, dirigeants d’un côté, opinion publique de l’autre.

Iran : une attaque qui parle avant de détruire

Lors de l’été 2026, des cyberattaques iraniennes ont visé une station électrique d’appoint au Royaume-Uni, privée de courant pendant quatre jours, et des systèmes de distribution d’eau aux États-Unis, notamment en Géorgie, où la pression a été abaissée. Les conséquences sont restées limitées, mais pour la spécialiste du cyber russe, l’essentiel est ailleurs. Les attaquants ont pris pour cibles des automates industriels et des systèmes de supervision, un mode opératoire qui rappelle Stuxnet, ce virus attribué aux services américains et israéliens qui avait saboté les centrifugeuses de Natanz. Ils y sont parvenus par le seul Internet mondial, sans complice à l’intérieur des organisations.

Une telle attaque est aussi un message « paradiplomatique » selon la chercheuse, adressé aux autorités sans passer par les canaux diplomatiques : « Je suis capable de vous porter atteinte, directement sur votre territoire. » 

France : le bruit pour cacher le signal

Le cas français de décembre 2025 montre comment ce message peut être masqué. Les attaques par déni de service contre La Banque Postale et Colissimo, revendiquées par le groupe russophone Noname057(16), ont paralysé des services au moment des achats de Noël et occupé l’attention des médias. Au même moment, des intrusions bien plus discrètes touchaient deux sites industriels, dont une usine de biogaz, où l’accès au système de gestion de la pression aurait pu provoquer des fuites, voire une explosion. Selon les analyses disponibles, les attaquants n’auraient atteint que le système administratif, mais aucune déclaration publique ne permet de le confirmer.

Pour Marie-Gabrielle Bertran, cette concomitance a pu être voulue. Pendant que le public et les médias se concentraient sur des perturbations spectaculaires mais peu graves, les services de l’État devaient gérer des intrusions discrètes, potentiellement dangereuses pour les populations. Mais les cyberattaques ne brouillent pas seulement l’attention : elles produisent aussi de l’information. En occupant l’espace médiatique, elles peuvent ébranler la confiance des citoyens dans les capacités de leur pays, et donc dans leurs dirigeants. L’inverse est vrai aussi : certaines manipulations informationnelles, comme le réseau russe Pravda qui sature le web pour influencer les modèles d’intelligence artificielle, relèvent elles-mêmes de la cyberattaque. Cyber et information agissent ainsi l’un sur l’autre, avec un même effet recherché : créer un brouillard.

 

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