Cyberguerre : quand l’espace numérique devient un champ de bataille, avec Stéphane Taillat
RFI
21 octobre 2026
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La cyberguerre, ou l’usage stratégique des infrastructures numériques à des fins conflictuelles, fait de l’espace numérique un terrain d’affrontement permanent, bien au-delà de la sphère militaire. Stéphane Taillat, directeur adjoint de l’IFG Lab, maître de conférences à l’Institut français de géopolitique (IFG) et à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, auteur de La cyberguerre (Que sais-je ?), en analyse les mécanismes et les acteurs.
Des infrastructures partagées, donc exploitables
La cyberguerre désigne l’usage stratégique des infrastructures numériques à des fins conflictuelles. Le mot « guerre » ne renvoie pas à un affrontement physique, mais les effets sont bien concrets : les attaques peuvent toucher la population et provoquer des effets en cascade sur des services essentiels.
Stéphane Taillat mobilise la notion de dépendance stratégique : États, entreprises et sociétés partageant les mêmes infrastructures, chacun peut les retourner contre un adversaire. Les attaques russes contre l’Estonie en 2007, pays très numérisé et donc particulièrement vulnérable, ont marqué ce tournant. Il souligne par ailleurs qu’il ne s’agit pas de transposer mécaniquement les logiques des conflits armés classiques au cyberespace, qui s’est construit comme un lieu de confrontation à part entière.
Agir sous le seuil de la guerre
Les attaques russes de 2007 en Estonie ont posé une question essentielle : à partir de quand une cyberattaque constitue-t-elle un acte de guerre ?
L’Estonie avait demandé la solidarité de l’OTAN, mais l’Alliance a refusé d’y voir un état de guerre. Cet épisode illustre la notion de « seuil » : en deçà d’un certain niveau de gravité, une attaque n’est pas assimilée à un acte de guerre et ne justifie donc pas de riposte militaire. Les attaquants en tirent parti : ils calibrent leurs opérations pour rester sous ce seuil et ainsi limiter le risque de représailles.
Cette stratégie a toutefois une limite : leurs erreurs techniques facilitent souvent l’attribution, c’est-à-dire l’identification de l’auteur de l’attaque. Une fois l’auteur identifié, la réponse est pensée de manière graduée, de la dénonciation publique aux sanctions, puis à la riposte. Mais il n’existe pas de tableau d’équivalence commun entre le type d’attaque et le type de réponse : chaque État fixe son propre critère, ce qui entretient une zone grise entre paix et guerre.
Rééquilibrer les rapports de force à moindre coût
Lorsqu’un acteur ne peut pas rivaliser militairement avec son adversaire, le cyber lui offre un moyen peu coûteux de rééquilibrer le rapport de force. S’ils ne peuvent l’affronter directement, ils peuvent l’affaiblir de l’intérieur en exploitant ses infrastructures numériques (réseaux, services, systèmes d’information).
Ses effets restent toutefois difficiles à mesurer et à exploiter. Il est délicat d’évaluer précisément les dommages causés à l’adversaire, et plus encore de les transformer en avantage stratégique durable : une attaque peut perturber un service sans pour autant modifier le rapport de force réel. Le cyber apparaît donc moins comme une arme décisive que comme un outil d’affaiblissement à moindre coût.
La perception que l’on a des acteurs du cyber est en outre biaisée. Les informations disponibles sur les attaques proviennent surtout d’entreprises occidentales de cybersécurité, qui documentent en priorité les menaces visant leurs clients et les acteurs qu’elles surveillent. Cela fait paraître la Chine, la Russie ou l’Iran plus actifs que les États-Unis ou Israël, alors que ces derniers sont également très présents mais moins visibles dans les sources. L’image dominante reflète donc autant la position de ceux qui observent que la réalité des opérations.
Enfin, les États n’ont pas le monopole du cyber. D’autres acteurs s’approprient cet espace à des fins stratégiques : les cybercriminels, motivés par le profit, les hacktivistes, qui agissent pour des causes politiques, et l’industrie de l’attaque, qui vend des outils offensifs. L’exemple de NSO Group et de son logiciel espion Pegasus l’illustre : une entreprise privée fournit des capacités de surveillance à des États, ce qui lui confère un rôle géopolitique à part entière. La conflictualité numérique repose ainsi sur un ensemble d’acteurs étatiques et non étatiques, dont les logiques se croisent.
L’information, nouvelle cible
Mais selon Stéphane Taillat, l’enjeu n’est plus seulement le cyberespace : c’est désormais l’information. Les infrastructures numériques ne sont plus les seules à pouvoir être exploitées contre un adversaire : un espace médiatique peu régulé devient lui aussi une infrastructure à exploiter. Il offre en effet un accès direct aux publics, sans les protections qui encadrent les réseaux ou les systèmes d’information. La désinformation y vise moins à convaincre par des arguments qu’à influencer les émotions et, par là, les comportements : susciter la peur, la colère ou la défiance pour affaiblir la cohésion d’une société ou la crédibilité de ses dirigeants.
L’intelligence artificielle amplifie ce phénomène. Elle accélère le volume des opérations, aussi bien offensives que défensives : elle permet de produire et de diffuser davantage de contenus, mais aussi de mieux détecter les attaques et d’y répondre plus vite. Elle alimente aussi la désinformation qui accompagne les grands rendez-vous diplomatiques, particulièrement exposés par leur visibilité. À l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, la chronique d’Olivier Fourt (Info Vérif, RFI) a ainsi pointé la circulation d’images mensongères générées par IA, destinées à nuire à l’image de certains chefs d’État ou de gouvernement.
Ainsi, après les infrastructures techniques, c’est l’information elle-même qui devient un champ de bataille : le cyberespace n’est plus seulement un lieu d’attaques contre des systèmes, mais aussi un moyen d’agir sur les perceptions.
