Le côté obscur de l’OSINT : entretien avec Allan Deneuville
Propagations
23 octobre 2026
Auteur
Allan Deneuville, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Bordeaux Montaigne, chercheur associé GEODE, responsable du pôle recherche d’Open Facto et auteur d’OSINT : enquêtes et démocratie (éditions de l’INA, 2025), était l’invité du podcast Propagations.
L’OSINT (Open Source Intelligence) consiste à enquêter à partir d’informations accessibles à tous : images satellites, vidéos de téléphone, réseaux sociaux. Pour Allan Deneuville, c’est un outil à double tranchant. Il peut servir de contre-pouvoir citoyen, mais il peut aussi être détourné pour manipuler l’information, surveiller ou cibler des personnes.
Une grammaire visuelle de la vérité
S’appuyant sur le philosophe Michel Foucault, Allan Deneuville rappelle que chaque domaine a sa manière d’établir le vrai : la science, la justice et la religion ne procèdent pas de la même façon. L’OSINT a la sienne, fortement visuelle : images de téléphone pixellisées, images satellites, zooms, cercles colorés, frises chronologiques. Il la nomme « grammaire visuelle de la véridiction », soit l’ensemble des formes qui donnent à une enquête son apparence de vérité.
Or ces codes s’apprennent, et donc s’imitent. En mars 2022, à Boutcha, des chaînes prorusses ont repris le style de l’enquête du New York Times (mêmes images, mêmes flèches, mêmes zooms) pour présenter les massacres comme une mise en scène. Le chercheur parle de « para-OSINT » pour désigner ces pratiques qui imitent l’OSINT sans en respecter la méthode.
Une véritable enquête doit en effet être transparente, citer ses sources et pouvoir être reproduite par d’autres. Il rapproche ce phénomène du complotisme (Loose Change, QAnon), qui se présente lui aussi comme un dévoilement de ce que l’on nous cacherait.
Une pratique liée à la démocratie
Pour Allan Deneuville, l’OSINT ne peut se développer pleinement sans la démocratie : il lui faut une presse libre, des réseaux sociaux non censurés et des données publiques fiables. C’est ce qui permet aux citoyens d’enquêter sur l’État, ce qui est bien plus difficile en Russie, en Chine ou en Iran.
Cette ouverture comporte toutefois un revers. Des États hostiles peuvent l’exploiter pour mener des opérations de désinformation, tandis que des particuliers retournent ces mêmes techniques contre la population. Le chercheur parle de « dark OSINT » pour qualifier ces dérives : harcèlement, divulgation d’adresses (doxing), vigilantisme, ou encore cartographies de militantes féministes qui les exposent au harcèlement.
Défendre les faits, mais aussi raconter
Allan Deneuville rappelle l’exemple de l’hôpital Al-Ahli, à Gaza, touché par une explosion en octobre 2023, dix jours après les attaques du Hamas. Les premiers titres de presse attribuent la frappe à Israël. Dès le lendemain, le porte-parole de Tsahal, Daniel Hagari, publie sa propre enquête pour affirmer que l’armée n’est pas responsable. Trois lectures s’affrontent alors : un missile israélien, un missile du Jihad islamique, ou l’impossibilité de trancher. Près de deux ans et demi plus tard, la question n’est toujours pas résolue. Pour Allan Deneuville, ce cas révèle deux choses. D’une part, l’enquête en sources ouvertes ne produit pas toujours de certitude : elle réduit l’incertitude, sans toujours l’éliminer. D’autre part, les États s’approprient eux aussi les codes de l’enquête citoyenne, jusqu’à rendre publics des éléments issus de leur renseignement, pour défendre leur version dans une guerre des récits.
Face à cette situation, il estime d’abord qu’il faut continuer à défendre la factualité. Il rappelle que la notion de « vérités alternatives » est apparue en 2017, lorsque Donald Trump a affirmé que son investiture avait réuni plus de monde que celle de Barack Obama. Les journalistes lui avaient opposé des images satellites, et c’est précisément parce que les faits pouvaient être prouvés que le discours a dû recourir à des « faits alternatifs ». Défendre la vérification et l’esprit critique reste donc indispensable.
Mais cela ne suffit plus. Citant les travaux de Marie-Doha Besancenot, invitée d’un précédent épisode, il explique qu’il faut aussi penser le récit. Il ne s’agit pas de faire de la propagande, mais de concevoir des récits fondés sur des faits, capables de rivaliser avec ceux de la communication stratégique des États en guerre.
Allan Deneuville plaide enfin pour que l’OSINT soit au cœur de l’éducation numérique. Apprendre à enquêter, c’est aussi comprendre que les informations accessibles sur n’importe quelle personne le sont aussi sur soi-même. Cette pédagogie constitue pour lui un moyen de renforcer la résilience informationnelle des citoyens. Il garde malgré tout des raisons d’espérer : la communauté OSINT se structure à l’échelle internationale, et les questions de communication stratégique et de récit sont de plus en plus travaillées.
