L’ère de la guerre politique, par Jonathan Guiffard et Kévin Limonier
RFI
28 octobre 2026
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La notion de « guerre hybride » est-elle encore adaptée pour comprendre les stratégies de déstabilisation qui visent l’Europe ?
Dans un article publié le 6 octobre 2026 dans Le Grand Continent, Kévin Limonier, professeur des universités à l’IFG et directeur adjoint de GEODE, et Jonathan Guiffard, doctorant de l’IFG, chercheur associé GEODE et spécialiste des questions stratégiques et de sécurité internationale, proposent de renouveler notre lecture des ingérences à travers le concept de « guerre politique ».
Les deux chercheurs sont également intervenus dans l’émission Les Dessous de l’infox sur RFI, à l’occasion de la conférence Disinfo 2026 organisée à Vilnius, pour présenter leur analyse des stratégies d’influence et de déstabilisation déployées par la Russie de Vladimir Poutine et les États-Unis de Donald Trump.
De la guerre hybride à la guerre politique : comprendre les intentions plutôt que les moyens
Désinformation, cyberattaques, sabotages, ingérences électorales : le concept de « guerre hybride » s’est progressivement imposé pour désigner des opérations de déstabilisation menées en dehors des formes conventionnelles de conflit.
Mais pour Kévin Limonier et Jonathan Guiffard, cette notion est devenue insuffisante. À la fois trop large dans les pratiques qu’elle recouvre et trop restrictive dans les acteurs qu’elle désigne, elle tend à réduire les ingérences à une succession de menaces techniques, principalement associées à la Russie.
Les chercheurs proposent de lui préférer le concept de « guerre politique », qui replace les intentions stratégiques et idéologiques au cœur de l’analyse.
Il ne s’agit plus seulement d’identifier les méthodes employées, mais de comprendre les objectifs poursuivis : affaiblir un système politique adverse, transformer ses orientations idéologiques ou influencer ses choix stratégiques.
Cette approche permet notamment d’analyser les convergences entre les stratégies russes et étatsuniennes, sans pour autant assimiler les deux États ni leurs systèmes politiques.
Russie et États-Unis : une convergence des stratégies, des objectifs distincts
Selon les deux chercheurs, Moscou et l’administration Trump partagent une ambition : réduire la capacité de l’Europe à agir comme une puissance politique autonome.
Les objectifs stratégiques diffèrent néanmoins.
La Russie cherche à fragiliser la cohésion européenne, à éroder la confiance des citoyens dans leurs institutions et à affaiblir le soutien à l’Ukraine. Cette stratégie s’inscrit dans une volonté plus large de réaffirmer son influence et sa domination régionale.
L’administration Trump poursuit, quant à elle, une stratégie de réalignement politique et idéologique de l’Europe sur ses propres orientations, notamment à travers le soutien à certains mouvements nationalistes et illibéraux.
Cette convergence croissante conduit les chercheurs à évoquer une « tenaille illibérale » qui menace les fondements politiques et démocratiques du projet européen.
La privatisation des ingérences, une nouvelle dimension de la guerre politique
L’une des évolutions majeures identifiées par les chercheurs réside dans le rôle croissant des acteurs privés dans les stratégies de déstabilisation.
En Russie, les entrepreneurs d’influence et les sociétés spécialisées dans les opérations informationnelles jouent depuis plusieurs années un rôle central dans la conduite des ingérences. L’écosystème développé autour d’Evgueni Prigojine, puis réorganisé sous un contrôle plus étroit du Kremlin, illustre cette évolution.
Aux États-Unis, l’administration Trump peut également s’appuyer sur des réseaux d’entrepreneurs, de personnalités politiques et d’acteurs économiques partageant ses orientations idéologiques.
Cette articulation entre intérêts publics, privés et politiques permet de multiplier les relais d’influence, tout en rendant plus difficile l’identification des responsabilités et des stratégies à l’œuvre.
Le numérique, un levier stratégique au cœur des rapports de force
La guerre politique se déploie également dans le cyberespace, où les dépendances numériques européennes constituent des vulnérabilités majeures.
Les chercheurs distinguent deux approches.
Les États-Unis disposent d’une position dominante dans l’écosystème numérique européen, grâce au poids de leurs entreprises technologiques, de leurs plateformes et de leurs infrastructures. Cette suprématie peut devenir un instrument d’influence politique et idéologique.
La Russie, à l’inverse, privilégie des stratégies de pénétration clandestines, en exploitant les failles des infrastructures et les algorithmes des plateformes numériques. Les opérations de manipulation de l’information, comme Doppelgänger, illustrent cette forme de « guérilla numérique ».
Deux méthodes différentes qui soulèvent un même enjeu : la capacité de l’Europe à garantir sa souveraineté et sa sécurité dans un espace numérique largement dépendant d’acteurs extérieurs.
Les fractures sociales, un terreau favorable aux ingérences
Au-delà des moyens techniques, Kévin Limonier et Jonathan Guiffard soulignent un autre point commun aux stratégies russes et américaines : l’exploitation des frustrations sociales et du sentiment de marginalisation d’une partie des populations européennes.
Défiance envers les institutions, sentiment d’exclusion politique, inégalités économiques : ces fragilités constituent autant de leviers susceptibles d’être mobilisés pour alimenter la polarisation et favoriser certains mouvements politiques.
Pour les chercheurs, la lutte contre les ingérences ne peut donc se limiter à la cybersécurité ou à la détection de campagnes de désinformation. Elle doit également intégrer les dimensions sociales et politiques qui rendent les sociétés européennes vulnérables à ces stratégies.
Repenser la réponse européenne face à la guerre politique
En proposant de dépasser la notion de « guerre hybride », les deux chercheurs invitent à renouveler la manière dont l’Europe appréhende les menaces qui pèsent sur ses systèmes démocratiques.
La guerre politique ne se définit pas uniquement par les moyens employés, mais par la volonté de transformer ou de déstabiliser un système politique adverse. Elle relève d’une décision stratégique qui peut, à ce titre, être identifiée, combattue et contrée.
Pour Kévin Limonier et Jonathan Guiffard, cette lecture implique de dépasser les réponses strictement techniques et sécuritaires pour replacer les enjeux politiques, idéologiques et sociaux au cœur de la stratégie européenne.
