L’affaire Fedorova : l’ingérence russe au cœur de l’empire Bolloré, avec Maxime Audinet
Propagations
28 octobre 2026
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Comment la propagande russe continue-t-elle de circuler dans l’espace médiatique français malgré l’interdiction de Russia Today (RT) dans l’Union européenne ?
Dans un entretien pour le format Rebond de Propagation, Maxime Audinet, titulaire de la chaire Influence et contre-influence à l’INALCO et chercheur associé GEODE, analyse le rôle de Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France, et les convergences entre l’écosystème d’influence russe et les médias du groupe Bolloré.
De RT France aux médias du groupe Bolloré
Créée en 2005, RT est un média financé par l’État russe et destiné notamment à influencer les audiences étrangères. Xenia Fedorova y a effectué l’essentiel de sa carrière avant de prendre la tête de RT France, dont la diffusion a été interdite dans l’Union européenne en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Cette interdiction n’a toutefois pas mis fin à la circulation des discours pro-Kremlin. Maxime Audinet observe que des passerelles entre RT France et CNews se sont développées dès 2022-2023, avec l’arrivée progressive d’anciens collaborateurs de la chaîne russe dans le paysage audiovisuel français. Le parcours de Xenia Fedorova illustre cette continuité : après RT France, elle a rejoint l’écosystème médiatique du groupe Bolloré, notamment CNews et le Journal du dimanche (JDD).
Ainsi, son rôle dans la diffusion de l’influence russe s’analyse d’abord à partir de ses activités médiatiques et de ses prises de position.
Une convergence idéologique et stratégique
Maxime Audinet identifie plusieurs facteurs qui expliquent le rapprochement entre Xenia Fedorova et le groupe Bolloré. Le premier tient à leur vision de l’espace médiatique. RT comme CNews se présentent en opposition à des médias qu’ils considèrent comme dominants et porteurs d’une pensée hégémonique. Cette posture contre-hégémonique permet de justifier des discours plus clivants et de contester les normes éditoriales existantes.
Le chercheur souligne également une convergence idéologique autour de valeurs conservatrices, notamment dans la critique du progressisme et de ce qui est qualifié de « wokisme ». La Russie cherche elle-même à se présenter comme une défenseure des valeurs traditionnelles face au libéralisme occidental. Ces références communes peuvent ainsi servir les intérêts des deux parties.
Cette collaboration est donc avantageuse à plusieurs titres : Xenia Fedorova accède à une audience qu’elle n’aurait pas nécessairement obtenue avec RT France, tandis que le groupe Bolloré renforce son positionnement éditorial et sa stratégie de concurrence avec les autres médias nationaux.
Le blanchiment des narratifs russes, un enjeu démocratique
Au-delà du cas de Xenia Fedorova, Maxime Audinet insiste sur un mécanisme central des stratégies d’influence russes : leur capacité à s’appuyer sur des acteurs locaux pour diffuser leurs discours. Cette articulation entre acteurs étrangers et nationaux rend parfois difficile la distinction entre ingérence extérieure et dynamiques politiques intérieures.
Lorsque des médias nationaux reprennent des narratifs issus de la propagande russe, ils peuvent leur conférer une légitimité nouvelle. Le chercheur parle ainsi de « blanchiment » des narratifs : des discours initialement portés par un État étranger circulent dans des espaces médiatiques nationaux, où ils touchent de nouvelles audiences. Il cite notamment la manière dont Xenia Fedorova a présenté la déportation d’enfants ukrainiens vers la Russie comme une « évacuation humanitaire », reprenant ainsi une formulation qui contribue à minimiser la gravité des faits.
Cette situation pose la question des réponses à apporter aux ingérences informationnelles. En juillet 2026, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a pris un arrêté d’expulsion à l’encontre de Xenia Fedorova, invoquant une menace grave et actuelle pour l’ordre public. Maxime Audinet considère cette décision comme une réaction tardive, alors que les passerelles entre RT et les médias du groupe Bolloré existaient depuis plusieurs années.
Pour autant, l’expulsion d’une personnalité ne suffit pas à interrompre la circulation des discours, puisque l’espace informationnel dépasse les frontières nationales. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, le chercheur souligne donc l’importance du rôle de l’ARCOM et de la régulation audiovisuelle dans la préservation du pluralisme. L’enjeu est de lutter contre les ingérences et la diffusion de la propagande tout en respectant les libertés fondamentales propres à une démocratie.
