Les data centers au cœur des rivalités géopolitique, par Clotilde Bômont
Revue DEMOS
18 mai 2026
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Qui détient nos données ? Quel pouvoir cela confère-t-il ? Et comment l’Europe peut-elle répondre à cette dépendance stratégique ?
Longtemps invisibles du grand public, les data centers sont devenus des infrastructures essentielles au fonctionnement du numérique mondial. Stockant les données utilisées par les États, les entreprises et les citoyens, ils occupent aujourd’hui une place centrale dans les rapports de force économiques, politiques et géopolitiques. Invitée de la Revue DEMOS, la chercheuse en géopolitique du numérique associée GEODE, Clotilde Bômont, est revenue sur les enjeux de souveraineté, de sécurité et de transition écologique liés à ces infrastructures.
Une dépendance stratégique pour l’Europe
Pour comprendre le rôle des data centers, Clotilde Bômont invite à imaginer le numérique comme « un empilement » de technologies interdépendantes. L’intelligence artificielle repose sur le cloud, lui-même dépendant des data centers, qui nécessitent des réseaux, des câbles, des satellites, des semi-conducteurs et d’importantes ressources énergétiques. Chaque maillon est indispensable.
Or, une grande partie de ces infrastructures est aujourd’hui contrôlée par des acteurs extra-européens comme Google, Microsoft ou Amazon. Cette situation fragilise la souveraineté numérique de l’Union européenne, puisque les données stratégiques européennes dépendent largement d’entreprises soumises à des juridictions étrangères. Selon la chercheuse, cette dépendance peut devenir « un levier mobilisable dans les rapports de force économiques, politiques et géopolitiques ».
Le retour de Donald Trump à la présidence américaine a renforcé cette prise de conscience. Clotilde Bômont souligne que l’Union européenne s’est longtemps « abritée derrière l’idée naïve d’une alliance avec les Américains », alors même que certaines lois américaines, comme le FISA, permettent aux agences de renseignement d’accéder à des données hébergées par des entreprises américaines, y compris celles de citoyens ou d’organisations étrangères.
La sécurité des données : un enjeu de souveraineté
La sécurité des données repose sur trois piliers : la confidentialité, l’intégrité et la disponibilité.
La confidentialité garantit que seules les personnes autorisées peuvent accéder aux données. L’intégrité assure que celles-ci ne sont ni modifiées ni détruites. Enfin, la disponibilité permet un accès permanent aux services et aux informations stockées. Ces trois dimensions peuvent être menacées par des cyberattaques, des actes de sabotage ou des défaillances techniques.
Clotilde Bômont rappelle également que certains États s’appuient sur des groupes de hackers agissant de manière officieuse pour mener des opérations numériques offensives. La Russie est souvent citée comme exemple de cette forme de « mercenariat numérique ». Même si des techniques de rétro-ingénierie permettent parfois d’identifier les attaquants, attribuer formellement une attaque à un État demeure extrêmement difficile.
Renforcer la souveraineté numérique européenne
Face à ces vulnérabilités, la chercheuse identifie trois leviers majeurs pour renforcer la souveraineté numérique européenne.
Le premier est industriel : l’Europe doit développer des acteurs capables de rivaliser avec les géants américains et chinois dans les infrastructures numériques et le cloud.
Le deuxième concerne la recherche et le développement. Investir dans l’innovation permettrait de concevoir des technologies correspondant davantage aux valeurs européennes, notamment des modèles numériques plus sobres et durables.
Enfin, le troisième levier est celui de la régulation. L’Union européenne cherche notamment à mettre en place des normes et certifications renforçant la sécurité des infrastructures numériques. En France, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information soutient par exemple la certification SecNumCloud, destinée à garantir un haut niveau de sécurité et de souveraineté pour les services cloud.
Cependant, avancer à l’échelle européenne reste complexe. Les intérêts stratégiques des 27 États membres divergent souvent, notamment entre les pays davantage exposés aux cyberattaques et ceux souhaitant réduire leur dépendance technologique aux États-Unis.
Des infrastructures au coût environnemental croissant
Au-delà des enjeux géopolitiques, les data centers soulèvent également des questions environnementales et territoriales.
Le choix de leur implantation dépend de plusieurs critères : accès à une énergie abondante, bonne connectivité internet et capacités de refroidissement. Certains territoires, comme la ville de Luleå en Scandinavie, ont attiré des projets grâce à leur climat froid, permettant de limiter la consommation énergétique liée au refroidissement.
Mais les retombées économiques locales restent souvent limitées. Les data centers créent peu d’emplois permanents et génèrent relativement peu de valeur pour les territoires d’accueil, alors qu’ils consomment d’importantes quantités d’électricité et d’eau. Leur implantation provoque ainsi de nombreux débats locaux autour de la destruction d’habitats naturels, des nuisances sonores ou encore de la pression exercée sur les ressources énergétiques.
L’essor de l’intelligence artificielle accentue encore ces préoccupations. Selon Clotilde Bômont, l’utilisation d’outils d’IA comme OpenAI ChatGPT consomme beaucoup plus d’énergie qu’une recherche internet classique. Cette « prédation énergétique » alimente de nouvelles interrogations sur la durabilité du modèle numérique actuel.
Pour la chercheuse, l’Europe doit désormais trouver un équilibre entre innovation technologique, souveraineté numérique et transition écologique, afin de construire un modèle plus autonome et plus durable.
